Un dernier, avant la route

gribouille

L’écriture est-elle soluble dans l’apéritif,
Solution salutaire pour solitaire dissolu ?

*****

C’était un temps déraisonnable
Où l’on vivait nuits admirables
Sans crainte ni souci minable
Pour nous peser dessus le râble.

Nous étions élégamment nus.

D’un désir, nous faisions une arme,
D’un plaisir, un bel avenir.
Sans chercher, nous avions une âme
Car encore aucun souvenir.

Nous étions si bellement nus.

Il n’y a rien d’autre à chérir
Que la peau tendue sans la ride.
Le reste n’est qu’avant-mourir,
À se consoler par le bide

De peur de se retrouver nu.

 

Cliché du pays d’avant – L’idéal

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— Tu as lu Antigone, la pièce de théâtre ?

— Laquelle ?

— Celle de Jean Anouilh…

Sí. Je l’ai lue cette pièce, dans ma jeunesse, en  Buenos Aires…

— J’adore ce personnage ! Je voudrais être comme elle… Elle est prête à tout pour son idéal.

Pero, tu vois, aujourd’hui, je me rappelle de Créon…

— Créon ? Ce vieux… politicard ?!

Claro. Il est pas très honnête… Pas honnête mais efficace et très vivant, par contre…

— Vivant ? Mais, il est prêt à mentir, à transiger avec l’idéal…

Sí, claro, l’Idéal… Mais lui, s’il est prêt à mentir, c’est pour la sauver, no ? Parce qu’elle, elle n’a pas pensé à elle. Alors pour lui, il faut bien que quelqu’un pense à elle, no ?

— Mais elle n’a rien demandé, bordel ! Antigone, elle sacrifie tout à son idéal : sa jeunesse, son amour, les mille possibilités qui s’offrent à elle… Tout ça ne pèse rien face à sa soif de justice ! Sa vie n’a aucun sens, sans ça.

— Pour toi, il y a quoi, derrière l’idéal ?

— C’est le cap que tu fixes et qui dirige toute ta vie, qui…

No, te pido : qu’est-ce qui se passe après que tu l’as atteint, cet idéal ?

— Ben… Je pense… Non. Je crois que c’est l’envie d’un monde meilleur…

— Tu ne me réponds pas. En quoi, est-il meilleur : pour toi ? Toi, personnellement ?

— Eh bien, les choses seront plus justes !… Les Hommes, plus grands…

¡ Escúchame ! Écoute vraiment ma question… En quoi, pour toi, demain est meilleur qu’aujourd’hui ?

— …

Seras más vieja… Moins bien-portante… Une partie des gens que tu aimais seront disparus…

— Eh bien justement ! Raison de plus…

— Pour pas vivre aujourd’hui ?… Pour mourir aujourd’hui ?… Comme Antigone ?

— Je n’ai pas dit ça !…

Lo sé. Je dis seulement : méfie-toi de l’idéal. En 1976, en Argentine, l’idéal de certains a pénétré dans le monde réel… pour notre malheur.

¡ Abuelito ! No te puedes comparar al dictador Videla y Antigone, no ?!…

— Question de temps ! Les jeunes idéalistes, ils font les vieux dictateurs… Parce que le temps, il t’apporte les opportunités… mais, pour profiter, tu dois tricher avec l’idéal… Parce que tu as besoin des outils pour le réaliser, ton idéal… Et là, il n’est plus l’idéal qui te porte à dix-sept ans…

— Dix-huit ans dans deux jours, merci…

Si quieres… Dix-huit ans… L’idéal qui te porte à tes dix-huit ans…

— Mais ça, c’est tellement… ordinaire… décevant… Tu me déçois…

— Être déçu par quelqu’un que tu aimes, c’est le premier pas vers le pardon, no ?!… Et le pardon, c’est le meilleur remède contre l’idéal.

— T’es chiant !…

Lo sé… « Mourons pour des idées, d’accord mais de mort lente…

— Arrête !…

— … d‘accord mais de mort len-en-en-en-te… »

— Mais, c’est bon ! Vas-y ! Arrête !…

— …

— Et arrête de sourire, aussi !… Joue-moi plutôt Libertango… sinon, je te déteste.

Con mucho gusto, mi señorita. Et reste ton Antigone, moi je l’aime bien… Mais je suis un vieux emmerdeur. Sans ça, je sers à quoi ?

 

Cliché du pays d’avant – La porte

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La sonnette sonne.

Maman sursaute. Elle ne bouge plus. Mon frère veut y aller. Elle l’arrête d’un geste impérieux.

La sonnette sonne à nouveau.

Cette fois-ci, Maman se lève et va à la porte.

Debout derrière la porte :

« Qui êtes-vous?
— C’est Mrs Holborn, votre voisine !… » dit une voix sur un ton engageant.

« Mon mari n’est pas là.
— Mais c’est vous que je voulais voir !… Pour faire connaissance… » essaie à nouveau  la voix.

« Mon mari n’est pas là.
— Bon… Je… J’ai apporté un gâteau pour vous et les enfants… »

Maman est tétanisée. Je crois que même si elle voulait, elle ne pourrait pas parler.

« Bon… Je le laisse dehors… Sur le… le paillasson. Au revoir… »

La voisine s’en va.

Nous savons que Maman n’ira pas ramasser le gâteau et qu’elle n’ouvrira pas tant que Papa ne sera pas rentré.

Elle ne sait plus ouvrir une porte seule depuis le jour où, là-bas, derrière la porte, il y avait ses voisins de toujours, armés de machettes.

Et c’est elle qui leur a ouvert.

C’est le jour où toute sa famille est morte, comme la moitié de la population.

Le jour où elle est morte aussi, je crois.

Clichés du pays d’avant – La gomme

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Alors ta mémoire a commencé à s’effacer.

Au début, tu croyais à de la fatigue. Et nous aussi.

Tu as commencé à égarer des objets, régulièrement. Maman n’osait pas te le dire parce que tu entrais dans des rages épouvantables. Il n’y a qu’avec moi que tu en riais, comme d’une bonne blague, comme si tu l’avais fait exprès.

Après, tu es allé à la pharmacie. La marchande ne savait pas trop quoi répondre. Elle t’a fait acheter des pilules. Mais tu avais mes études à payer et l’école de mon frère, alors…

Depuis, je sais que, de toute façon, ça n’aurait servi à rien.

L’année où j’ai obtenu mon entrée en médecine, c’est celle où tu as commencé à te perdre dans le quartier. Tu ne travaillais déjà plus. Tu a mis des années à ne plus nous reconnaître, mais c’est arrivé un jour.

Je faisais mon internat. Je gagnais un peu d’argent et j’ai pu obtenir une place dans un endroit pour les gens comme toi, dans ton cas, parce que Maman travaillait, ma sœur aussi et que nous n’avions personne pour te garder.

Je revois les rangées de lits et les gens qui erraient dans les couloirs.

Un jour, un coup de téléphone de l’hôpital m’a annoncé ton décès. Je t’avais vu le dimanche avec Maman, pour te raser et t’apporter des empanadas à la viande.

Désormais, c’était en nous qu’allait vivre ta mémoire…

Et aujourd’hui, je viens de me rendre compte que je n’arrive plus à entendre ta voix.

L’ombre de l’arbre

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Sur le cliché, Maître Gu Meisheng doit avoir soixante ans passés… peut-être soixante-dix ? Je ne sais jamais donner d’âge aux asiatiques. Ses élèves disent qu’il ne souhaitait pas qu’on l’appelle Maître. Pour tous, il était Monsieur Gu.

Monsieur Xie se tient à sa gauche, comme un frère plus jeune, la tête toute ronde et l’air vaguement gêné de figurer sur la photo.

Monsieur Gu est mort en 2003. Monsieur Xie est parti le jeudi 3 novembre 2016.

Ce soir, nous sommes une vingtaine, réunis là pour méditer, partager, autour de cette absence. Mais, en est-ce vraiment une ?

Sur le sol recouvert d’un tapis aux motifs cloisonnés, une constellation de bougies éclaire leur photo qui ne m’apparaît que de côté. Mais je n’ai pas besoin de la regarder pour les voir tous les deux, l’air surpris par la photo, presque un peu gauches, comme deux gamins complices.

Quand un arbre meurt debout, son ombre se projette encore, longtemps. Y poussent d’autres plantes, d’autres arbres qui n’auraient pas supporté une lumière trop vive, au début.

Et puis quand leur taille est devenue suffisante, ces nouveaux arbres reçoivent directement la lumière du soleil et deviennent eux-mêmes cette source d’ombre, de fraîcheur, de sécurité où d’autres croissent.

L’enseignement de Monsieur Gu Meisheng, maître de Taïji Quan, a été prolongé treize années par Monsieur Xie, son plus fidèle compagnon. Grâce leur en soit rendue.

C’est aujourd’hui à leurs disciples de continuer à transmettre, à projeter leur ombre avant de disparaître…

Comme nous tous, humains, faisons depuis si longtemps.

Cliché du pays d’avant – Cassandra Bang Bang

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Son nom est Cassandra Bang Bang.
Quand elle traverse le hall de l’aéroport international de Miami, du haut de ses six pieds, sur ses talons aiguilles, elle a des seins comme des bombes à sous-munitions et le cul sur roulement à billes…

« EH!… »

… et tous les yeux des mâles semblent aimantés par ce spectacle.

« EH! J’te parle!…
— Mets-nous deux bières et magne-toi, on est à la bourre… »


Son nom est Cassandra Bang Bang.

Elle est connue, de Cuba jusqu’à la Barbade, comme la plus dangereuse des belles garces. Plus d’un crétin en a fait la triste exp…

« EH!… Qu’est-ce que tu comprends pas, dans: à la bourre?
— Non mais c’est quoi c’petit connard?… »


Son nom est Cassandra Bang Bang

« C’est encore une tante, ça…
— Dépêche-toi ma p’tite reine, si tu veux pas mon pied dans le cul…
— Faute de mieux!
— HA HA HA!… »

Son nom serait Cassandra Bang Bang…
Elle vivrait ailleurs, sans avoir à servir des bières à des sales types…

Clichés du pays d’avant – Les dalarz

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Maúralo, il aime ses dalarz.

Il en a beaucoup. Plus de dix.

Comme il veut que je l’épouse, il me les a montrés.

Sur les dalarz, il y a le Grand Père des ioussè qui ressemble à Tapu Téï, le Vieux.

Ce que Maúralo aime le plus, avec les dalarz, c’est les rêves du demain.

Parce qu’ici, tu échanges des cochons et ça reste des cochons. Ou même, des fois, tu échanges de la force, c’est pour faire ta maison par exemple ou celle de ta belle-sœur, mais ça reste de la force…

Avec les dalarz, Maúralo peut rêver d’avoir des choses du demain. Maúralo se met dans son hamac avec ses dalarz et un mègzine et il va dans les rêves du demain.

Ici, c’est moi qui comprend le mieux les mots des touristes.

Mais je trouve que c’est les rêves qu’ils ont derrière leurs mots qui sont  le plus difficile à comprendre.

À moi, une femme touriste me dit « je rêve de vivre sans dalarz ».

Mais à son amie, elle dit ses rêves du demain et c’est ceux qu’elle peut avoir avec les dalarz de son mari.

Elle dit deux choses différentes avec les mêmes mots…

Moi, je n’aime pas tellement les dalarz.

Ils t’enlèvent d’aujourd’hui pour vivre dans le demain.